29 June 2026
Philippe Douste-Blazy : « Unitaid, qui sauve 2 millions de vies par an, est en danger »
LE FIGARO. - Le programme Unitaid a 20 ans aujourd’hui. Pouvez-vous nous en rappeler le principe ?
PHILIPPE DOUSTE-BLAZY. - Unitaid est une organisation internationale fondée sur un constat et sur un principe. Le constat est qu’il existe 1 milliard d’êtres humains qui n’ont droit à rien : ni à une nutrition digne de ce nom, ni à l’eau potable, ni à la santé ou à l’éducation primaire, ni aux toilettes. Le principe était de montrer à la communauté internationale qu’avec un prélèvement indolore sur des activités économiques mondialisées, comme les vols aériens ou les transactions financières, on pouvait éradiquer la pauvreté, sans grever le budget des États. C’est ce que nous avons fait en prélevant 1 euro sur chaque billet d’avion, quelles que soient les compagnies aériennes. La cause que nous avions choisie était la lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme. C’est le président Chirac qui a voulu Unitaid. C’est lui qui m’a permis de fonder et de présider cette organisation pendant dix ans. Nous lui en sommes extrêmement reconnaissants.
Son avenir pourrait néanmoins être compromis en France. Pourquoi ?
Oui, et ce serait incompréhensible ! Pour l’expliquer, il faut savoir que chaque euro prélevé par billet d’avion va abonder un fonds de solidarité qui permet de financer Unitaid. Jusque-là, personne n’avait songé à y toucher. Ni Nicolas Sarkozy, ni François Hollande, ni Emmanuel Macron. Mais les fonctionnaires du ministère des Finances ont convaincu le premier ministre Michel Barnier, puis François Bayrou d’affecter le fonds de solidarité d’Unitaid au budget de l’État pour écoper la dette publique. Dans le tonneau des Danaïdes !
En avez-vous informé Emmanuel Macron et Sébastien Lecornu ?
Bien sûr. J’attends toujours un rendez-vous ! Je ne vois pas comment Emmanuel Macron et Sébastien Lecornu peuvent détruire un système au service de la solidarité internationale, alors même que cela ne coûte pas un euro aux Français ! J’en appelle aux parlementaires. Pour une telle urgence, je sais qu’une large majorité d’entre eux militeraient pour corriger ce qui pourrait être une faute politique.
D’autant que ce mécanisme original de financement de l’aide internationale a fait ses preuves !
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : 390 millions de personnes en bénéficient chaque année (Unitaid.org) ! L’équipe d’Unitaid, tout à fait remarquable, travaille dans deux directions. D’une part, au niveau des marchés, en diminuant considérablement le prix des médicaments pour les pays les plus pauvres. D’autre part, en permettant aux populations les plus démunies d’accéder enfin aux traitements et aux méthodes de diagnostic les plus récents au même moment que les pays riches. C’est ma plus grande fierté. Nous avons fait cela en créant la première communauté de brevets pharmaceutiques. Et je veux remercier ici toute la société civile, qui a rendu cela possible.
Avec la France, quels sont les autres pays ou partenaires qui participent à cette opération ?
Aux côtés de la France, les pays fondateurs étaient le Royaume-Uni, le Brésil, le Chili, la Norvège et la Corée du Sud, qui a mis en place la taxe sur les billets d’avion en même temps que nous. Ce fut ensuite le tour du Luxembourg, du Sénégal, du Cameroun, du Congo-Brazzaville et de la Jordanie de mettre en place cette contribution de solidarité sur les billets d’avion.
Comment répartissez-vous l’argent que vous récoltez grâce à Unitaid ?
La grande spécificité d’Unitaid est de n’avoir jamais donné d’argent à un gouvernement, mais à des agences de l’ONU, des grandes ONG ou des fondations qui sont auditées afin d’éviter toute corruption. C’est aussi la raison pour laquelle on ne connaît pas suffisamment Unitaid, qui n’agit pas elle-même sur le terrain, mais à travers des opérateurs comme Unicef, Médecins sans frontières, etc., à qui nous avons donné des milliards d’euros.
Êtes-vous en mesure de dire combien de vies ont été sauvées grâce à Unitaid et à Unitlife, programme de lutte contre la malnutrition, créé en 2020 ?
Unitaid sauve plus de 2 millions de vies par an. En réalité, les actions d’Unitaid profitent aux grands acteurs de la santé, comme l’OMS, le Fonds mondial de lutte contre le sida ou encore les Fondations Clinton ou Gates.
À côté d’Unitaid, j’ai effectivement créé une deuxième organisation, Unitlife, qui est un fonds abrité par l’ONU et dédié à la lutte contre la malnutrition chronique. Cette maladie frappe les femmes enceintes très pauvres, qui ne peuvent acheter de la viande ou du poisson. Comme elles sont carencées en vitamines, leurs enfants souffrent d’une diminution de QI. Il s’agit d’une véritable tragédie, attaquant le développement humain des pays pauvres. C’est une grande menace pour l’humanité. Cette maladie touche environ 40 % des enfants de moins de 5 ans en Afrique subsaharienne comme en Asie du Sud-Est.
Si vous parvenez à préserver Unitaid, avez-vous de nouveaux projets en tête, toujours sur la base de financements innovants ?
Depuis vingt ans, je promeus les financements innovants. Ils sont aujourd’hui l’alternative la plus crédible aux trop faibles marges de manœuvre des États surendettés. Parmi tous les financements innovants que nous avons en tête, il y en a un qui est le plus performant et le plus facile à mettre en œuvre. C’est une taxe sur les transactions boursières. En 2010, j’avais convaincu Nicolas Sarkozy - et je tiens à le remercier - à la mettre en place en France. Elle existe dans 40 pays et aucun effet néfaste sur l’économie n’a été prouvé. Notre objectif aujourd’hui est de convaincre les pays du G20 de nous rejoindre. Si tel était le cas, plus de 300 milliards de dollars pourraient être récoltés afin d’éradiquer l’extrême pauvreté dans le monde. C’est ce à quoi nous travaillons avec Laurence Tubiana, la présidente de la Fondation européenne pour le climat. Et, pour ceux qui ne penseraient qu’à eux, il faut qu’ils sachent que, si les 800 millions de personnes qui gagnent moins de 1 dollar par jour accédaient normalement aux biens publics mondiaux, comme l’eau potable, la nutrition, l’éducation et la santé, c’est plus de 5 000 milliards de dollars par an qui seraient injectés dans l’économie mondiale.